Cannabis 2.2 : des poètes aux cités

Accueil > Santé > Cannabis 2.2 : des poètes aux cités

Cet article fait suite à celui paru précédemment "Cannabis : Faut-il dépénaliser ?"

Le troisième méfait du cannabis

Avec le troisième paradigme que j’ai choisi, nous sommes enfin face à un problème vraiment digne d’une réflexion aussi approfondie que prudente. Il s’agit des adolescents.

Les adolescents sont la nouvelle vague de géniteurs de l’espèce, la matrice de la société de demain. Ces faits d’importance majeure, aussi évidents que le nez au milieu de la figure, méritent qu’on s’y appesantisse bien qu’on puisse justement les taxer d’agaçants lieux communs.

Le cannabis : un rite initiatique de l'adolescence

Le fait le plus essentiel de l’adolescence est désigné sous le nom de puberté, terme qui désigne l’acquisition de la capacité de reproduction. Dès cet instant l’individu peut modifier radicalement la composition du groupe en engendrant une descendance. Et du même coup, il peut en modifier l’équilibre. Cette acquisition sociale est donc virtuellement capitale, pour l’individu comme pour la collectivité. Elle est plus ou moins synchronisée avec la mue du corps de l’enfant en celui de l’adulte et on comprend dès lors aisément que l’inévitable transformation de l’image de soi du sujet adolescent, le déstabilise et pourquoi cette catégorie de la population est particulièrement fragile par nature.

Jeune fumant

Cette période unique dans la vie d’un individu, nous l’avons tous vécue et ceux qui ont été ou sont parents d’adolescents, l’ont éprouvée une deuxième fois sous un autre aspect. Et toute l’humanité avant nous a fait de même. Or, les adultes qui entourent l’adolescent sont eux aussi déstabilisés par cette mutation : quelle est la part d’enfant et la part d’adulte de celui-ci ? Ou déplacer le curseur pendant cette période de perpétuels changements ? Toute erreur est génératrice des conflits que l’on connaît comme typiques de cet âge dit « ingrat ». C’est sans doute cette épineuse question qui est à l’origine des rites de passages de l’enfance à l’âge adulte retrouvés dans toutes les sociétés premières.

Mon troisième paradigme a pour prédicat que l’usage du cannabis chez les adolescents de notre société contemporaine représente un nouvel avatar de l’immémorial rite initiatique de l’adolescence. Ma pratique de médecin addictologue régulièrement en charge d’adolescents atteints de cannabisme en observe les indices de manière récurrente et je crois opportun de rappeler sommairement les circonstances historiques au cours desquelles s’est produite une telle situation.

Les origines historiques de l'usage du cannabis

La campagne d’Egypte menée par Bonaparte en 1798 met le corps expéditionnaire en contact avec le cannabis en usage en Orient depuis la nuit des temps. Ses membres en rapportent en France pendant que le voyage en Orient se répand parmi les classes aisées.

En 1837, Jacques Joseph Moreau de Tours, un psychiatre Français, en ingère au Caire. Il écrira Du Haschisch et de l’Aliénation Mentale, convaincu que l’expérience du Hachisch est une voie de premier ordre pour explorer le fonctionnement du psychisme. Ce parti pris épistémologique est, à ma connaissance, une première dans l’histoire de la médecine ; celui-ci est clairement le précurseur des recherches que la neurophysiologie développera sur les agents psychotropes dès que les découvertes la biochimie lui en donneront les moyens.

Le temps des poètes

Moreau de Tours fonde alors « le club des Hachischins » qui se réunit régulièrement à l’Hôtel de Lauzun, sur les quais de Seine, dans l’île Saint Louis, afin d’y mener ses expériences. Ses « cobayes » sont Théophile Gautier qui écrira Le Hachisch puis Le Club des Hachischins, publié dans La Revue des deux Mondes. Charles Baudelaire qui écrira Les Paradis Artificiels. Gérard de Nerval, Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Eugène Delacroix, Honoré Daumier et j’en passe, en seront aussi. Tout ce qui pense et crée à Paris, à cette époque, est initié au haschisch. Il est indispensable de rappeler qu’alors, en France, il n’existait encore aucune législation sur l’usage du cannabis.

marijuana-1114713_1920

Sautons un bon siècle. Nous sommes en 1965. La « Beat Generation » bat son plein. Il y a presque cinquante ans qu’Antonin Artaud a écrit sa fabuleuse Lettre au Législateur de la Loi de 1916 sur les Stupéfiants, un demi siècle donc que la société légifère sur les psychoactifs et durcit sans cesse leur répression. Bob Marley fume des pétards comme beaucoup d’autres musiciens qui font souffler un vent nouveau sur la société.

Expérience de vie : témoignage personnel

La terre entière s’ouvre au voyage. Les Hippies s’élancent vers l’Orient. J’ai quinze ans. J’ai lu Les Paradis Artificiels et tété les surréalistes qui se défonçaient à toutes sortes de trucs. Je fume mon premier pétard roulé avec du hachisch rapporté d’Afghanistan par un voyageur. C’est une révélation. Quatre ans plus tard, c’est pour en trouver du bon que je prends la route pour l’Afghanistan, sur les traces de Nicolas Bouvier. J’y fume à satiété puis regagne l’Occident pour entamer mes études de médecine à la Pitié Salpêtrière. Cette expérience initiatique m’a permis de devenir et de rester le voyageur que je fus tout au long de ma vie, condition qui donna corps à mon œuvre d’écrivain. Le hachisch n’eut jamais plus la place centrale par laquelle, me mettant le pied à l’étrier, il m’avait propulsé d’un seul coup vers mon destin, même s’il resta un épisodique compagnon de ma vie. L’initiation était close. Ce témoignage personnel m’a permis de survoler le précédent demi siècle et de me retrouver aujourd’hui parmi vous, pour partager ma vision du paysage historique contemporain et en apprécier l’évolution.

Le temps des cités

J’y vois que l’usage du cannabis s’est répandu au point qu’il fait l’objet d’une florissante économie parallèle dans les cités. On est bien loin des quantités confidentielles de produit consommé par une classe marginale, numériquement comme culturellement. Je constate aussi qu’il a gagné les populations scolarisées c’est à dire la presque totalité de la population adolescente dont une importante cohorte en consomme.

Mozart ou Eistein assassinés ?

L’autre fait épidémiologique saillant est que son usage survient de plus en plus précocement et coïncide avec une baisse des performances scolaires, ce qui n’est nullement étonnant quand on connaît les propriétés du Térahydrocannabinol. Elles inhibent en effet les capacités d’acquisition mentale pour libérer en contrepartie celles de la fantaisie créatrice. Or c’est justement à ce moment que l’adolescent a le plus besoin de ses forces d’acquisition pour nourrir et développer son identité d’adulte naissant que l’école lui propose de forger en disciplinant son mental. De surcroît cet instant unique sera perdu à jamais. Le coche aura été irrémédiablement loupé. Les portes de ce temps d’acquisition mentale se fermeront en effet naturellement vers l’âge de vingt cinq ans, comme nous l’apprend l’observation.

Par une immense bonne fortune, la majorité de cette cohorte s’en tire sans dommage ou presque, mais il subsiste parmi eux, un groupe minoritaire pour qui l’usage du hachisch s’avère réellement néfaste en grevant irréversiblement l’avenir de ses sujets. C’est sur ce groupe fragile que j’attire votre attention. Il faut identifier le plus précocement possible les critères de fragilité chez les adolescents afin de remédier à leurs effets délétères. Ce groupe est menacé par les lois de Darwin qui démontrent que le système d’évolution des espèces s’opère par sélection naturelle et qu’une certaine casse est inévitable au cours de ce processus. Mais que la culture corrige donc ici la nature dans cette opération de sélection, car c’est bien souvent elle qui est à l’origine de cette fragilité ! Qu’on clame bien haut que c’est peut-être Mozart ou Einstein qu’on est en train d’assassiner si on néglige ces adolescents et que même si cela n’était pas, être un citoyen, c’est venir en aide à chacun d’entre eux. Mais, Dieu merci ! par la bonne grâce des pouvoirs publics, le dispositif pour répondre à ce « challenge » est déjà en place à Briançon. C’est la « consultation jeunes » qui existe aussi sûrement ailleurs.

Une loi à construire

Méfiez-vous enfin de ceux qui proposent en réponse au rajeunissement de l’expérience initiatique, une baisse de l’âge de la majorité pénale. Ce n’est pourtant pas parce qu’ils consomment plus tôt que les adolescents sont plus mûrs pour cela ! C’est même l’inverse. Il faut donc envers eux des mesures conservatoires pour leur donner le temps de mûrir plutôt que des mesures répressives qui les briseront irrémédiablement.

cannabis

De tous ces aspects, la nécessaire loi en devenir doit tenir compte. C’est à nous de l’établir afin que nos successeurs puissent l’appliquer pour le bien collectif.

Dr Jules MERLEAU-PONTY

Auteur

Dr Jules MERLEAU-PONTY, addictologue à la Fondation Edith Seltzer à Briançon (Centre Médical Chant'Ours et Centre de Soins et d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie)

Liens

Précédent article sur ce blog et sur le sujet de l’auteur : Cannabis 1.2 – Faut-il dépénaliser ?

L’auteur propose au lecteur de taper sur internet les termes « cannabis », « législation sur le cannabis », « histoire des stupéfiants », etc… et par arborescence, en consultant la bibliographie sur ces pages internet, il trouvera toutes les sources de ce texte et même beaucoup plus.

Article de La Tribune sur la dépénalisation du cannabis

Article de Libération « Cannabis : vers une simple contravention »

Site Drogues info service

2018-02-11T15:27:11+00:00 21 septembre 2017|Santé|0 commentaire

Laisser un commentaire